vendredi 31 août 2012

C'est la rentrée... bonne nouvelle?

Pour les gens qui m'entourent, cette semaine, c'était la rentrée. La rentrée, c'est souvent une source de stress, d'insomnie, de déprime, comme le relève cet article du Matin (si, si, ça m'arrive de lire cet excellentissime "journal" d'une qualité rare) non seulement pour les familles (acheter des kilos de fourniture scolaire et fourrer d'innombrables cahiers en quelques jours, c'est sportif), mais aussi pour les jeunes travailleurs (dont je fais partie). En effet, près de 35% des actifs entre 25 et 40 ans seraient ainsi frappés par le syndrome de déprime post-vacances, dit Le Matin, avec insomnie, stress, compte-à-rebours avant les prochaines vacances, etc. Houston, we have a problem!  N'est-ce pas un signe que notre société folle de travail, société de "workoholics anonymes", est malade ?

Va-t-on dans le mur ?

De retour de voyage de noces au Kenya et Tanzanie, l'atterrissage a pour ma part également été difficile. Passer du rythme "à l'africaine" au rythme effréné de la Suisse, ça fait un choc (oh las). Et cela me laisse songeur. Confronté à ces questions pour ma prédication du dimanche suivant mon retour (sur la partie du Notre Père: "ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du mal"), je ne puis m'empêcher de penser que parfois notre société va dans le mur. Ainsi, dans ma prédication, je disais ceci:


Et la tentation dont parle le texte, c’est bien la tentation de se détourner de Dieu, comme c’est le cas pour beaucoup de gens dans notre société où Dieu ne semble plus aussi nécessaire que par le passé. Contrairement à l’Afrique que j’ai pu visiter, nous vivons en Occident « la fin de la peur de manquer » (Danièle Hervieux-Léger), comme le relève le pasteur Virgile Rochat dans son dernier ouvrage Le temps presse : nous sommes très majoritairement sortis d’une société de précarité pour vivre actuellement dans une société d’abondance (bien matériels, IPhone, IPod, IPad, mais aussi biens symboliques comme l’enseignement ou la culture). Et pourtant… N’y a-t-il pas un malaise, ou même un mal-être dans notre société où l’on court toujours vers la rentabilité et le rendement, quitte à s’essouffler et à ne plus savoir où l’on va? Centré sur son individu, l’être humain d’aujourd’hui, scientiste et matérialiste, n’est-il pas en train de se perdre en se croyant tout-puissant, en se prenant pour un dieu ? Seigneur, ne nous laisse pas entrer dans la tentation de nous croire plus puissants que ce que nous sommes. Seigneur, ne nous laisse pas entrer dans la tentation de nous détourner de toi.
Quelle bonne nouvelle ?

Face à cette société qui demande toujours plus aux humains, et qui est prête à le presser jusqu'à ce qu'il n'ait plus de jus, l'Evangile apporte un message de résistance. Non, le rendement et la rentabilité ne sont pas les valeurs suprêmes. Non, courir dans tous les sens ne mène pas au bonheur. Non, le faire ne doit pas toujours prendre le pas sur "ne rien faire" (et même certains disent que ne rien faire est le Royaume de Dieu). Pour preuve, ces deux passages bibliques: en Ex 20, 8-11, le Shabbat est institué justement comme jour de repos, précisément pour redire l'importance du vide, l'importance de prendre du temps pour soi et pour Dieu. Un Shabbat qui favorise le souffle de vie. Ce jour-là, il s'agit de prendre le temps de reprendre son souffle. 

Dans la même veine, l'épisode de Marthe et Marie (Lc 10, 38-42) nous rappelle l'importance de l'écoute. Face à Marthe qui tourne comme une hélice, s'affairant dans tous les coins, en dépit du stress dégagé par la situation, Marie prend le temps de s’asseoir et d’écouter la Parole de Dieu. Dans nos vies, lorsque nous vivons un grand moment de stress, prenons-nous le temps de nous asseoir et d’écouter ? Pas facile... Mais petu-être que cela nous aiderait parfois à prendre du recul...



Car au fond, la bonne nouvelle, c'est que quelle que soit notre rendement, notre rentabilité, notre efficacité, nous sommes aimés de Dieu. Sauvé par la foi seule, disait Luther. La grâce, l'amour de Dieu, n'a pas de prix. Elle est gratuite. Chose rare dans notre société. Et si cela nous aidait à faire changer les choses ici bas ? 

mardi 28 août 2012

La prédication de notre mariage (écrite par Vincent Lafargue et l'Esprit Saint)


PRÉDICATION POUR LE MARIAGE DE SARAH ET BENJAMIN

SUR LC 24, 13-35 ET "L'AMOUR EST À FAIRE" DE MICHEL QUOIST



Chère Sarah, Cher Benjamin, Chers Amis qui êtes ici aujourd'hui,

Il m'a été confié la lourde tâche de prononcer la prédication de votre mariage... Or, pour un prêtre catholique, prêcher devant un tel parterre de théologiens réformés, c'est être condamné à être moins bon... Mais essayons !

Marion nous a lu un texte magnifique de Michel Quoist, qui nous rappelle que l'Amour est un chemin. Un chemin à parcourir, inlassablement. Un Oui à se redire chaque matin, chaque midi, chaque soir, chaque nuit.
Un humoriste disait du mariage : on m'avait bien dit que je devrais supporter ce visage désormais chaque matin devant moi au petit déjeuner. Mais on m'a jamais dit qu'en plus je devrais lui parler et l'écouter !!
Oui, l'amour est chemin. Vous le savez bien, chère Sarah, cher Benjamin. Nous en avons souvent discuté.
C'est pour cette raison, entre autres, que j'ai choisi pour vous l'un des plus grands trésors de la Bible. Vous savez la Bible, chers Amis... ce livre qui prend la poussière sur une étagère chez vous... Un livre dangereux, dans ce cas : parce que c'est l'un des rares objets qui ne s'use que si l'on ne s'en sert pas.
L'histoire des pèlerins d'Emmaüs – ou des pèlerines si vous voulez le mettre au féminin mais c'est un mot qui supporte assez mal le langage épicène, ça fait tout de suite pluvieux, « pèlerine »... Cette histoire, donc, nous raconte que deux personnes sont en chemin.
D'emblée on est proche de ce que vous vivez, tous les deux.
Ils croient être seuls sur ce chemin. Et c'est ce que vivent tous les amoureux du monde à un moment ou à un autre de leur vie, souvent au début : on est seuls au monde, on se suffit à nous-mêmes, et ce pour l'éternité.
Nos deux personnages sortent d'une sale affaire. Ils sont tristes. Ils reviennent de Jérusalem, ils croyaient que ce Jésus dont on leur avait parlé se révélerait être le Messie, attendu depuis des siècles. Et puis non, ils se sont trompés.
Je me souviens, cher Benjamin, cher Sarah, qu'à votre première rencontre dont j'ai eu la joie d'être l'un des nombreux témoins avec quelques milliers d'autres personnes ce week-end là, vous sortiez tous deux d'histoires pas simples. Que vous pensiez peut-être avoir trouvé la bonne personne et puis... non, ce n'était pas la bonne.
Alors, un peu par hasard – vous savez, le nom que prend Dieu quand il agit incognito dans nos vies – vous avez pris tous deux un chemin. Celui qui mène à la colline de Taizé. Nous étions plusieurs milliers sur ce chemin, mais à votre façon, chacun, vous étiez seul. Vous veniez y chercher quelque chose. Ou quelqu'un. Et Dieu vous a rejoint au moment où vous ne l'attendiez pas. Sous la forme d'un visage que jamais plus vous n'alliez pouvoir oublier. Le visage de Sarah, pour toi Benjamin. Celui de Benjamin, pour toi, Sarah.
Sur le chemin d'Emmaüs, Jésus nous livre la plus formidable catéchèse de sa brève vie parmi nous. Il indique les sept directions essentielles que tout chrétien devrait suivre lorsqu'il se mêle – et cela nous arrive souvent – d'accompagner quelqu'un.

Revoyons ensemble ces sept attitudes du Christ... et nous verrons combien elles vous rejoignent dans votre vie à tous les deux.
D'abord, vous l'avez noté, Jésus rejoint les pèlerins d'Emmaüs sur leur chemin, là où ils en sont. C'est une tentation constante pour nous autres ministres, catéchistes, enseignants, que d'attendre que la personne vienne là où on voudrait qu'elle arrive. Jésus ne fait pas cela. Il rejoint les personnes là où elles sont, sur leur chemin, pas là où il voudrait qu'elles soient.
1ère attitude : Rejoindre l'autre là où il en est, non pas là où l'on voudrait qu'il soit.
Que fait-il ensuite ? Commence-t-il par parler comme trop souvent nous le faisons ? Non. Il commence par faire route avec eux. Il marche à leur côté, il prend la direction que les pèlerins suivaient, il va dans leur sens.

2e attitude : commencer par faire route avec la personne, avant tout. Marcher un peu, cheminer, faire un bout de vie avant de juger l'autre. L'inverse est si fréquent, pour nous ! Combien de fois, et cela m'est arrivé encore récemment, combien nous jugeons une personne avant même de l'avoir rencontrée, sur la seule foi de ce que nous en disent les gens qui comptent pour nous ? Jésus ne fait pas cela. Il commence par rencontrer l'autre là où il en est, et cheminer un peu avec lui.

Que fait-il ensuite ? Leur explique-t-il qui il est, ce qu'ils doivent croire ? Leur annonce-t-il d'emblée la Bonne Nouvelle ? Non. Il commence par les écouter. Il désire savoir ce qui voile leur visage, de quoi ils discutaient tout en cheminant. Il entre dans la réalité de l'autre avant d'y plaquer la sienne propre.
3e attitude : commencer par écouter l'autre, avant de parler soi-même. Et là aussi – je ne sais pas pour vous – mais moi en tout cas j'ai du boulot, dans ce domaine ! Il me semble que je suis tellement prompt à parler d'abord de moi avant d'écouter ce que l'autre vit, lorsque je rencontre quelqu'un. Souvent par enthousiasme, tout simplement, parce que ce que j'ai à raconter me rend joyeux. Mais si l'on commençait par écouter l'autre ? Un ami, commun à plusieurs personnes ici, commençait toujours nos rencontres, jadis, en disant « A quelle page en es-tu ? » quelle page du grand livre de la vie. C'est ce que Jésus fait avec les pèlerins d'Emmaüs.
Que se passe-t-il ensuite ? Les pèlerins racontent à Jésus ce qui les rend tristes. Ils attendaient un Messie, et voilà qu'on l'a crucifié, voilà plusieurs jours qu'il est mort. Leur espoir est envolé. Ils ont le coeur lourd.
C'est ce moment-là, et seulement celui-là, que Jésus choisit pour parler aux pèlerins de l'Ecriture. Il leur montre comment ce livre n'est pas poussiéreux, vieux de milliers d'années, mais qu'au contraire ces pages les rejoignent dans leur vie d'AUJOURD'HUI. La Bible parlait de ce Messie qui devait souffrir jusqu'à l'abandon des siens et mourir. C'est bien le Messie d'Israël. C'est bien ce que tout le monde attendait.
4e attitude : montrer que la Bible nous parle de ce que nous vivons. Elle est parole pour aujourd'hui, et non d'hier. Elle nous rejoint dans chacune de nos vies. Elle est lampe sur nos routes. Encore faut-il la lire, bien sûr, et croire qu'elle a quelque chose à nous dire dans l'aujourd'hui de nos vies.
Combien de fois sommes-nous dans le regret du passé, ou dans l'attente de l'avenir ? Pourquoi ne sommes-nous pas davantage dans le PRESENT – qui pourtant est cadeau, comme chacun sait, puisqu'il s'appelle PRESENT... Les pèlerins étaient tout entiers tournés vers le passé. Tellement aveuglés qu'ils ne voient pas le présent, qu'ils ne se rendent pas compte que c'est ce même Messie qui marche à leur côtés sur la route... Et lui, patiemment, commence par leur expliquer que les paroles de Dieu sont à prendre au présent, qu'elles viennent leur dire quelque chose de leur propre vie.
Que se passe-t-il ensuite ? Jésus leur dit-il « Allez, on va se faire une bonne bouffe pour fêter ça, je connais une terrasse sympa tout près d'ici, vous allez vous régaler ? » Non. Il fait mine de partir et ce sont les pèlerins qui le retiennent et lui propose de les accompagner dans leur resto à eux.
Se laisser inviter par l'autre, voilà qui n'est pas si simple, dans nos vies. Combien de fois voulons-nous faire découvrir un endroit, tout enthousiastes, sans prendre le temps de se laisser inviter par l'autre là où il a envie de nous emmener ?
5e attitude : se laisser inviter par l'autre, chez lui, sur son lieu de vie ou de passage. Se laisser bousculer dans nos petites habitudes. Laisser une chance à l'Esprit de souffler sur la poussière de notre confort bien installé.
Et ensuite ? Jésus se laisse-t-il inviter pour pleurer avec les pèlerins sur leur sort ? Non. Il mange avec eux, il célèbre avec eux. Chaque repas est une fête, parce qu'il est rencontre. Personnellement, je ne peux pas me réconcilier complètement avec quelqu'un si je n'ai pas partagé un repas avec lui, si je n'ai pas trinqué avec lui, partagé le sel et le pain, comme on dit chez moi dans le Pays Basque.
Toute grande fête est accompagnée d'un repas, d'une communion autour d'une table. Comme nos célébrations, d'ailleurs. Comme un mariage, aussi.
6e attitude : célébrer, fêter avec les gens. Il faut chanter la vie, danser la vie, comme dit le scribe. Pourquoi cette réplique nous fait-elle tant rire ? Et si c'était une barrière que nous dressons pour mieux nous protéger de la prise de conscience que nous ne fêtons pas assez, que nous ne chantons pas assez la vie, que nous ne la dansons pas assez ?
Enfin, 7e et dernière attitude du Christ, peut-être la plus difficile pour nous : savoir disparaître lorsque ceux que nous accompagnons sont arrivés là où on le souhaitait. Les pèlerins ont compris qu'ils avaient le Messie devant eux, et Jésus disparaît de devant leurs yeux.
Alors nos deux pèlerins comprennent que c'est à eux que revient la suite. C'est à eux deux, ensemble, d'aller désormais annoncer le Christ. Ils sont arrivés en ce lieu remplis de passé, et ils y ont découvert un présent qu'il leur reste à annoncer et dont ils doivent désormais vivre. Ils vont repartir d'Emmaüs avec quelque chose à partager.
Frère Roger disait aux jeunes réunis à Taizé - et cela a été dit également plusieurs fois à Vaumarcus : si vous venez sur cette colline juste pour le plaisir, ça ne sert à rien.Il vous faut repartir chez vous et annoncer le Christ, annoncer ce que vous avez vu ici, annoncer celui que vous y avez rencontré.
Sarah, Benjamin, un jour vous vous êtes rencontrés à Taizé. Vous êtes venus sur ce chemin plein du passé de vos vies. Le Christ vous a rejoint là où vous étiez. [faire 1 avec les doigts] Il a fait route avec vous [faire 2], il a écouté vos blessures respectives[faire 3], il vous a éclairés par sa parole et vous vous êtes sentis rejoints dans l'AUJOURD'HUI de vos vies [faire 4]. Vous avez choisi de l'inviter chez vous [faire 5], et aujourd'hui nous célébrons ensemble, avec lui, avec vous [faire 6]. Ce soir, tard, après la fête, nous disparaîtrons [faire 7]. Lui sera toujours avec vous, mais parfois sera plus discret qu'aujourd'hui. Il vous faut maintenant redescendre de la colline, repartir d'Emmaüs ou de Taizé, et c'est à deux que vous allez annoncer le Christ au monde, c'est à deux que vous allez en témoigner.
Vous croyez que le chemin de la préparation au mariage est fini ? Il commence, seulement. Comme les pèlerins d'Emmaüs ont cru un instant que tout était fini, et ont découvert qu'en fait tout commençait. dans la lumière d'un regard, dans un pain partagé, dans un coeur tout brûlant, dans un OUI qui sera à redire chaque jour, désormais, pour annoncer celui qui a dit Oui pour chacune et chacun de nous.
Alors long et beau chemin à vous !


Abbatiale de Romainmôtiers, 4 août 2012