mercredi 28 novembre 2012

Oserons-nous rêver l'Eglise?

Comme le petit livre de Bernard Hort qui date déjà un peu (1992!), ces temps je rêve à une autre Eglise. Mais pris par le quotidien, pris par les affaires courantes, les budgets, les projets qui marchent ou qui se cassent la figure, pris par la paroisse, la région, les colloques, les collègues (joie!), pris par tout cela, quel temps est-ce que je me donne réellement pour rêver l'Eglise? Quelle liberté, quelle place pour la créativité dans mon quotidien ?

Qu’est-ce que tu attends de ta paroisse ?

Ce matin justement, pendant quelques heures à Crêt-Bérard, j'ai rêvé. Avec le pasteur Hans Eschbach venu des Pays-Bas, j'ai rêvé une Eglise qui ne déprime pas devant des bancs qui se vident mais qui espère. Alors que l'on va entrer dans le temps de l'Avent, osons nous poser la question de l'attente: qu’est-ce que tu attends de ta paroisse pour les 5 années qui vont suivre ? Qu’est- ce que tu as comme projet pour ta paroisse et quelle est ta part dans cela (en tant que serviteur du Christ, de la Parole, de la paroisse)?


Donner du temps au rêve
Paf, première baffe. Oui c'est vrai! On parle beaucoup de vision dans l'Eglise aujourd'hui, mais de quelle vision justement? et si l'on osait rêver plus loin que ce qui est possible, réalisable ? Toucher les jeunes? les familles? cheminer avec les 30-50 ans? Prends du temps pour rêver, martèle le pasteur hollandais. Mais est-ce que l'Eglise est réellement prête à donner du temps au rêve, au changement? est-elle réellement prête à laisser tomber des choses? J'entends déjà ma présidente de conseil dire: "telle ou telle chose, ça aussi, c'est important, pour notre visibilité". Quand laissera-t-on ce qui appartient au siècle dernier dans le passé pour se recentrer sur l'Essentiel, sur ce pour quoi nous sommes Eglise: la Parole de Dieu (bon Dieu)! Non, tout n'est pas essentiel, quand bien même on peut nouer certains contacts à certaines occasions. Nous sommes d'abord "Eglise" autour de la Parole et des sacrements, autour de la spiritualité des hommes et des femmes de notre région, pas autour des fêtes villageoises, du rallye des enfants de la fête des vendanges ou du discours du 1er août.

Puis le pasteur hollandais parle de la "sagesse multicolore" de Dieu, que toutes les couleurs ont le droit d'exister dans l'arc-en-ciel de Dieu, sans qu'aucune ne soit meilleure que l'autre. Simplement faire que chacun puisse se (re)trouver dans l'une ou l'autre avec des identités plus marquées pour les paroisses (louange, liturgique, Taizé, etc.). Oui, donnons de la diversité à notre Eglise, bonne idée, dans une région où chacun peut y trouver son compte. Mais le problème, c'est que notre histoire vaudoise s'ancre dans un rapport à la territorialité qui est fort: comment les enfants/parents se retrouveraient-ils là-dedans alors que le lien territorial-scolaire est si important pour eux? Encore des forces qui freinent le changement...

On va dans le mur: changeons de vision!

Avant la pause, le pasteur termine sur la phrase: Qu’est-ce que la Suisse perd si ta paroisse meurt ? Deuxième baffe. Je me demande parfois si on se rend vraiment compte que l'on va dans le mur si l'on continue ainsi... Oui on en parle, Le temps presse, oui, mais sur le terrain, peu de choses changent réellement. Les forces de changement sont souvent annulées par les forces conservatrices. Oui, nos paroisses risquent de mourir. Et cela serait terrible à de nombreux égards. Alors n'est-ce pas justement le KAIROS, le moment opportun de changer réellement quelque chose et en profondeur? le moment ou jamais changer de vision? It's now or never.

La vision proposée par le pasteur Hans Eschbach est celle des groupes de maison, niveau intermédiaire entre les grands événements (ce que l'on sait assez bien faire en Eglise) et l'accompagnement individuel (ce que l'on sait aussi assez bien faire en Eglise). Semer ainsi des groupes qui se rencontrent 1x toutes les deux semaines, chez un hôte qui n'est en rien un spécialiste mais un simple chercheur de sens comme les autres. Oublier nos volontés de placer la barre très haut (KISS: keep it simple stupid! Oui, gardons une façon de faire simple et abordable! :-), oublier la centralité du pasteur qui devient un "simple" formateur des hôtes (1x/mois) qui les accompagnent. Et dans cette petite communauté, se centrer sur le partage, prier les uns pour les autres: l'idée me plaît, mais à nouveau ma vision de la réalité semble me freiner dans mon rêve: comment aujourd'hui trouver des gens prêts à donner de leur temps pour cette recherche spirituelle régulière alors que leur agenda déborde? Je n'ai pas de réponse face à ce mal du XXIe siècle qu'est le manque de temps.

L'envie de donner un coup de pied dans la fourmilière

Après la conférence, revigoré par cette vision de Hans Eschbach, nous discutons avec mon collègue dans la voiture. Troisième baffe. Rattrapé par la réalité paroissiale, par nos difficultés, par le trop plein, par tant de choses comme cette "tiédeur" bien vaudoise (notamment pour "mettre le paquet pour créer une nouvelle vision paroissiale": "non, c'est trop tôt...", "non c'est un trop gros investissement..."), j'en ressors avec une seule envie: donner un grand coup de pied dans la fourmillière. Je rêve au fond de repartir comme les apôtres dans les Actes. Et si c'était ça, rêver l'Eglise de demain?

Je ne suis pas en paix avec cela. C'est si complexe, tant sociologiquement que théologiquement, dans ce XXIe débordant de tout. Mais laissez-moi rêver d'une Eglise vivant la kénose (se vidant) pour se recentrer sur l'essentiel: avec moins de structure, moins d'administratif, plus de contacts humains, plus d'accompagnements, plus de vie dans l'Eglise. En janvier, nous lançons des célébrations "cultes en lumière" pour redécouvrir le culte. Est-ce que ce type de célébration ne pourrait pas s'accompagner de groupes de maison qui cheminent ensemble à la suite du Christ? Des "chercheurs de Dieu", voilà ce que nous sommes tous sur terre. A nous de trouver la bonne formule pour rejoindre les gens et cheminer avec eux (par exemple la dernière initiative à laquelle je participe: l'évangile à l'écran, 1 verset, 1 message d'1 phrase par dimanche)! Alors oui, en dépit de tous les freins, rêvons ensemble !



mardi 13 novembre 2012

« Lance ton pain à la surface des eaux »


Capitaine, je l’avais déjà été au foot, sur les terrains avec le brassard (et une détermination toute « benjaminesque ») ou dans les tribunes avec le mégaphone (« capo », celui qui lance les chants). Me voici depuis ce week-end avec un autre « capitanat », celui du CBOV (Camp Biblique Œcuménique de Vaumarcus). C’est à la fois une grande fierté et un honneur que d’être le coordinateur de ce camp septantenaire, un camp qui rassemble chaque années plus de 150 campeurs de tous âges sur la colline au bord du lac de Neuchâtel.

Les clés de l’Ecclésiaste

Un camp d’une semaine, c’est beau. Mais un camp, cela se prépare. Et ce week-end, justement, nous avions le premier « week-end de prépa » pour les futurs animateurs. L’occasion de se pencher sur le livre biblique choisit cette année, de découvrir des pistes théologiques, l’occasion aussi de « faire équipe », en se rencontrant, en partageant, en choisissant enfin un titre (ce qui ne s’est pas fait sans souci).

Qohéleth, ou l’Ecclésiaste, est un livre de sagesse, pratique, qui nous interpelle sur notre vie : qu’avons-nous fait de ce don de Dieu qu’est la vie ? Un verset m’a particulièrement touché : « Lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras » (Qo 11,1).

Pas d’effet boomerang

Lance ton pain, lance ton pain, facile à dire. Mais imaginons que nous n’ayons pas grand chose à manger, ce verset en devient…stupide ! L’Ecclésiaste (litt : le rassembleur) ne parle pas de quelque chose de superflu, non il parle de la chose la plus essentielle: le pain. Si l’on demande à Dieu de nous donner « notre pain de ce jour », est-ce pour le lancer à la surface des eaux, là où il a de grandes chances de se perdre ? Lancer notre pain, ce qui nous est essentiel, sans avoir de « retour sur investissement » (comme on aime à dire dans notre société), sans effet boomerang, cela vaut-il vraiment la peine ?

Un exemple concret: le bénévolat

Ceci dit, nous le savons bien, notre société ne pourrait pas vivre sans les personnes « qui lancent leur pain à l’eau », sans tous les bénévoles qui oeuvrent pour plus de communauté, plus d’amour, plus de lien social. En tant que pasteur, je suis bien sûr confronté aux difficultés que nous rencontrons pour recruter des bénévoles, comme dans de nombreuses associations. Qui, aujourd’hui, est prêt à donner de son temps (qui semble bien la chose la plus précieuse dans une société surchargée ou « overbookée » pour parler en bon français) ? Donner de son temps, oui, mais aussi donner de soi-même, s’impliquer, s’engager, ce qui exige une certaine fidélité dans la durée et une certaine responsabilité dans les engagements. Qui est prêt à cela ? Qui est prêt à lancer son pain à l’eau ?

Et nous alors ?

En Eglise, il est si facile de tomber dans la parole moralisante « il faut ci,  il faut cela ». Et c’est assurément un écueil à éviter. Mais ne devons-nous pas jouer la carte de la cohérence ? Si je demande à des paroissiens, des jeunes, des moins jeunes, de s’engager pour tel événements, pour tel comité, pour telle tâche, ne dois-je pas aussi donner de mon temps, donner de moi-même, pour à mon tour « lancer mon pain à l’eau » ?


C’est pour cette raison que j’ai choisi d’accepter la tâche de coordinateur de CBOV. Malgré un emploi surchargé par deux mi-temps, malgré de nombreux engagements paroissiaux, régionaux, cantonaux, œcuméniques, auprès des jeunes et des moins jeunes, malgré tout cela, je me suis engagé pour ce camp qui me tient à cœur, pour ce projet d’Eglise, pour l’unité. Car je n’oublie pas ce verset de la bouche de l’apôtre Paul : « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20,35). Et si « lancer mon pain à l’eau », si ce geste de don de soi désintéressé pouvait contribuer une Eglise plus joyeuse?


« Soyez joyeux dans l’espérance, patients dans la détresse, persévérants dans la prière », disait l’apôtre Paul (Rm 12,12)