mercredi 29 mai 2013

Face aux bestialités de nos société, l'espérance et la résistance!

(Prédication d'examen de consécration donnée à St-Matthieu le 29 mai 2013)

Texte biblique: Apocalpyse 13,1-8


Chers membres de la commission de consécration,
Chers paroissiens, chers amis, chère famille,

En ce jour je repense à ce catéchumène qui, lors d’un entretien de préparation aux Rameaux en mars dernier, m’a interpelé avec cette question si connue: « Dis Benjamin, si Dieu existe, pourquoi il y a les guerres, les génocides, les violeurs pédophiles et tout le reste ? » Bam. En une phrase, bien directe, bien « sans prendre des gants » comme les jeunes savent assez le faire, ce catéchumène venait de me balancer à la figure des siècles de débat théologique : pourquoi le mal est-il présent ? (un temps) C’est une question que nous pouvons tous légitimement nous poser aux côtés de la famille Schluchter suite au drame de Payerne. Pourquoi ?

Pourtant, cette vertigineuse question reste encore et toujours sans réponse. Le mal, qu’on le veuille ou non, est présent dans notre société. Comment ne pas désespérer, ou pire, perdre toute confiance, toute foi, devant le mal ici bas ? Violences, oppressions, vies mises en danger, c’est vrai, il y a de quoi déprimer…

La Bible aussi est le reflet de ces réflexions sur le mal. Pourquoi existe-t-il ? (bref silence) Là encore, cette question reste sans réponse. Le dragon, l’antique serpent de la Genèse, lui qui représente Satan, le Diable, en bref le mal, eh bien ce dragon, dans le chapitre 12 du livre de l’Apocalypse, il est simplement là, nous ne savons pas pourquoi, mais il est là.

Pourtant, l’Apocalypse n’a pas été écrit dans une perspective désespérée. Au contraire, ce genre littéraire est bien celui de l’espérance. Face au mal qui est bien présent dans le monde, les chrétiens qui ont rédigé ce livre placent leur espoir dans le monde à venir, le monde nouveau où le mal sera détruit. En fait, face au mal, la littérature apocalyptique est une littérature de résistance, un cri d’espérance d’un groupe de chrétiens qui refusent de plier et en appellent à la justice divine.

Dans le chapitre 13 de l’Apocalypse, le dragon transmet sa puissance à la Bête.

Mais cette Bête, que représente-t-elle ? Assurément, nous comprenons vite qu’elle est une métaphore, un symbole qui cherche à représenter quelque chose. Mais quoi ? Faisons un détour d’abord par le livre de Daniel, puis par l’histoire des chrétiens du premier siècle et enfin par les caractéristiques de cette Bête pour mieux comprendre d’une part ce qu’elle peut être pour nous aujourd’hui, et d’autre part à quoi ce texte nous appelle face à cette Bête. Alors, en route.

Un premier voyage nous emmène chez les juifs du IIe siècle avant JC qui, pendant  la guerre des
Maccabées, vivent l’oppression et la persécution. Ainsi le livre de Daniel cherche à les encourager à la résistance. Dans une de ses visions, Daniel voit 4 Bêtes, qui symbolisent les 4 royaumes oppresseurs dans l’histoire des juifs: les Babyloniens (avec le Lion), les Mèdes (avec l’Ours), les Perses (avec le Léopard) et les Gréco-Macédoniens d’Alexandre le Grand (qui sont si redoutables qu’aucune image ne peut en rendre compte). En fait, la Bête de l’Apocalypse rassemble les traits de ces 4 Bêtes, du coup, elle représente moins un empire particulier que le pouvoir politique diabolique en général.

Le second voyage nous emmène chez les chrétiens du Ier siècle après JC. Pour eux qui sont persécutés d’abord sous Néron puis sous Domitien, la Bête d’Ap 13 renvoie concrètement à la domination politique romaine, cette puissance qui voulait usurper les titres et les pouvoirs divins, d’où la mention du « nom blasphématoire ». Les chrétiens refusaient de participer au culte impérial qu’ils jugeaient idolâtre.

Enfin, pour bien saisir la nature de cette Bête, le mot « pouvoir » est ici important. En effet, le dragon lui transmet d’une part sa puissance, qui est militaire et physique, mais aussi d’autre part son autorité, son pouvoir, qui est à l’œuvre sur terre (d’où le trône). La Bête n’est donc pas la représentation d’une personne mais d’un système, politique ou social qui agit « par sa bouche », entendez par la propagande, et qui « combat les saints », entendez les chrétiens.

Ainsi cette Bête est non seulement l’émanation du mal, avec son pouvoir transmis par le dragon, Satan lui-même, mais c’est également un système global, politique, économique, social.  Un système déshumanisant, mortifère, qui ne respecte pas la créature de Dieu que chacune et chacun est, en un mot un système bestial. Pire, la Bête est une imitation de l’Agneau décrit en Ap 5 avec des termes très similaires, donc une imitation diabolique du Christ mort et ressuscité. Ceci dit, contrairement à l’Agneau, et c’est là que se situe l’espérance, son pouvoir s’exerce dans un temps limité, 42 mois, et la Bête sera finalement défaite par le Christ en Ap 20 : jetée dans l’étang de feu avec le dragon et le faux-prophète.

Dans l’histoire, la Bête, ce système déshumanisant qui pousse au culte idolâtre, a été identifiée à différents pouvoirs. Certains l’ont identifiée aux systèmes totalitaires déshumanisants du XXe siècle, da nazisme au communisme. D’autres encore aux dictatures avilissantes, en Amérique du Sud, en Afrique ou ailleurs.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, dans nos sociétés, la Bête est présente d’une autre manière, peut-être plus discrète, peut-être plus sournoise, par exemple dans le système économique qui voue un culte au Dieu argent, à la rentabilité, à la consommation effrénée et parfois aussi un culte de la performance, quitte à faire pousser des hommes et des femmes au burn-out.

Elle est présente aussi dans l’individualisme qui crée une société déshumanisée, pauvre en relations et en solidarité, et qui voue un culte au seul bonheur individuel et égoïste, qu’importent les autres.

La Bête, ce sont bien ces puissances mortifères et déshumanisantes à l’œuvre dans nos sociétés, à l’œuvre par la propagande à laquelle pourtant, bien souvent, nous consentons.

Face à ces puissances, le message de l’Apocalypse est clair : « Que celui qui a des oreilles entende ! », nous exhorte Jean depuis Patmos, juste après notre passage. Car c’est bien une exhortation à résister au mal dont il s’agit ici !

Face au mal, même si parfois nous pouvons nous sentir désemparés, impuissants, désespérés, Jean nous invite donc à résister. Résister face au mal d’aujourd’hui, au nom de l’espérance de la résurrection du Christ.

Car ce qui est au cœur de ce livre de l’Apocalypse, c’est bien le Christ qui a inauguré un monde nouveau. Ici, dans notre histoire d’hommes et de femmes du XXIe siècle, le monde nouveau est déjà là, les puissances du mal à l’œuvre dans nos sociétés sont déjà vaincues en JC crucifié et ressuscité, déjà, mais pas complètement. Aujourd’hui, plus que jamais, l’événement de la Croix et de la résurrection nous donne une espérance et inaugure une vie autrement. Une vie de résistance à ce que chacun considère comme bestial dans notre société.


Bon, résister d’accord, mais concrètement, résister aux puissance du mal aujourd’hui, c’est quoi ?

(BC descend de la chaire pour se rapprocher de l’assemblée)

Oui, nous pouvons nous poser la question « pour moi , dans ma vie, résister aux puissances du mal, c’est quoi ? » Loin de moi l’idée de vouloir réduire ce symbole de "résister" à une seule chose. Mais laissez-moi vous partager une piste. Pour moi, résister aux puissances du mal, c’est se libérer de ce qui nous enchaîne, de ce qui nous emprisonne. C’est (prendre les chaînes) devant ces chaînes mortifères qui entravent notre liberté, qui nous conduisent au culte idolâtre du Dieu argent, et qui, par la propagande, nous poussent à la consommation, résister c’est briser ces chaînes de l’oppression et (briser la chaîne), briser la logique de la consommation et de la rentabilité.

Par exemple, face à la consommation effrénée et je dirais infernale, c’est le commerce équitable,
l’éthique dans la consommation, consommer local; c’est par exemple ne pas acheter toujours la dernière nouveauté, c’est utiliser un natel jusqu’à ce qu’il ne fonctionne plus, c'est éviter le superflu. Résister au mal, c’est ne pas oublier de considérer l’autre, son prochain, et de l’aimer. Résister, c’est briser le cycle de la violence, comme l’on si bien fait les parents de Marie. L’ultime résistance au mal, comme me le soufflait un collègue, c’est peut-être… l’accueil et le pardon.

Alors en conclusion, pourquoi le mal ? Nul ne le sait. Mais ce que nous savons, c’est que nous pouvons tous, en fonction de nos forces, résister à ces puissances du mal qui nous enchaînent, briser ces chaînes du mal, grâce à l’espérance qui nous est donnée par le Christ ressuscité qui inaugure un monde nouveau.
Amen.